Trinidad, entre les ors du passé et la débrouille d’aujourd’hui
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Posée au pied de la majestueuse Sierra del Escambray, Trinidad étale ses toits à double pente de tuiles rondes ocrées d’où s’échappent ça et là quelques houppes de palmiers royaux centenaires. La cité coloniale conte, à travers ses ruelles pavées et ses palais d’un autre âge, ses souvenirs de gloire et de désolation et ses fastes démesurés, son entêtement à rester telle qu’en elle-même avec humour et un brin de désinvolture.
Pendant plus d’un siècle, alors que l’or blanc de la canne à sucre ne cessait de s’amenuiser, alors que le régime castriste liquidait les privilèges et les grandes propriétés foncières, Trinidad se momifia. Quelques héritiers choisirent l’exil vers l’Espagne, d’autres s’enracinèrent dans leurs palais décrépis et partagèrent dès lors le sort du commun des mortels cubains. Leurs enfants portèrent les mêmes uniformes que ceux des rejetons de leurs anciens ouvriers agricoles, leurs femmes accouchèrent dans les mêmes hôpitaux que n’importe quelle camarade. Leur avenir se limitait à la prochaine « zafra » (récolte sucrière ), qui, chaque année, devait dépasser la précédente récolte selon les exhortations de Fidel Castro. L’élite, ou ce qu’il en restait, de la petite ville provinciale, dut se fondre dans l’anonymat, s’adonner à la passion du beisbol, version nationale du base-ball américain, se distraire en allant écouter des concerts à la Casa de la Trova, parier en cachette sur tel ou tel coq de combat, jouer aux dominos. Elle dut, comme les onze millions de Cubains, survivre à la misère généralisée pendant les années de vaches maigres qui suivirent la chute de l’URSS et la fin de son mécénat politique, ce que la langue de bois avait pudiquement baptisé « période spéciale en temps de paix ».
Un concentré d’églises, de palais et de musées
Pourtant, aujourd’hui, les habitants peuvent de nouveau s’enorgueillir de leur cité qui ne cesse de faire peau neuve grâce aux subventions dont elle est dotée. Déclarée dès 1978 Monument National de la République Cubaine, Trinidad est inscrite depuis 1988 sur la liste des sites du Patrimoine de L’Humanité de l’UNESCO.
L’afflux des touristes, manne essentielle tant pour le régime que pour les 50 000 Trinitarios, incite d’ailleurs les autorités à redoubler d’efforts. Peu à peu, le centre historique retrouve ses couleurs, ses façades sont crépies de bleu, de jaune, de vert, ses balustres en bois ou ses grilles de fer forgé qui protègent les fenêtres sont repeintes, ses fresques d’inspiration pompéienne minutieusement restaurées. Le quartier historique autour de la Plaza Major, achevée en 1856, est un véritable concentré d’églises, de demeures patriciennes et de musées comme peu de villes d’Amérique Latine en recèle. L’église de la Santisima Trinidad, détruite par un ouragan en 1774, fut reconstruite avant la fin du siècle. Le palais de Don Borrel, transmis à son gendre le Comte de Brunet, fut un chantier si ambitieux qu’il s’éternisa sur plus d’un demi-siècle : le premier niveau avec ses arcades remonte au XVIIIe s tandis que l’étage et son attique décoré de pots-à-feu très à la mode fut ajouté au siècle suivant. Le bâtiment abrite depuis 1970 le Musée Romantique et sa merveilleuse collection de meubles et objets de décoration patiemment rassemblée par l’historien de la ville, Carlos J. Zerquera. A deux pas de là, la Casa de los Sanchez Iznaga, une des plus anciennes habitations de la ville puisqu’elle date du XVIIIe s., a été convertie en musée de l’architecture. Autre bel immeuble de la place, la Casa de Alderman Ortis, dite « Casa del Regidor » du début du XIXe s, métamorphosée en galerie, expose des toiles de peintres cubains Antonio Herr et Juan Olivia. Il y a encore le palais Cantero de facture néo-classique transformé lui-aussi en musée historique municipal, la Casa Padron où est logé le Musée d’archéologie, le Couvent de Saint-François d’Assise, devenu Musée de la lutte contre les Bandits… Au fil des rues qui s’éparpillent autour du square central, les façades plus ou moins défraîchies des grandes demeures rythmées par leurs larges fenêtres grillagées ou parfois quelques colonnes cachent de superbes salons aux hauts plafonds, des jardins intérieurs agrémentés d’un puits et de fleurs tropicales, des galeries ombragées où prendre le frais… Un peu plus haut, l’Ermita de la Popa, du XVIIIe s, offre une belle vue sur la ville.
Petits profits et grands entendements avec le tourisme
L’exemple de Miguel Suarez del Villar y Mauri est à cet égard très parlant. Ce petit-fils de cigarettier, comte de Brunet, dont les fils travaillent en Espagne, a préféré rester dans son île avec ses chiens. Depuis quelques années, pour arrondir ses fins de mois, il a transformé deux pièces de sa spacieuse demeure en chambres d’hôtes. D’ailleurs, cette pratique est désormais courante et reconnue par l’Etat. Cette tolérance n’est guère gratuite puisqu’une taxe mensuelle est prélevée auprès de chaque loueur. Un sigle apposé à la porte d’entrée signale ces casas particulares . Il suffit de se promener au hasard des rues pour en découvrir tout un florilège. Si vous parlez un peu l’espagnol, en choisissant cette formule d’hébergement, vous aurez sans doute l’occasion de discuter avec vos hôtes qui seront ravis d’évoquer leurs souvenirs et de vous raconter par le détail quelques anecdotes épiques du modus vivendi cubain entre petites magouilles et grandes débrouilles, bolsa negra, marché noir et librettas, carnets de rationnement. Chacun ici tente par tous les moyens de gagner quelques dollars. Sur le pas de leur porte, Cecilia et Anita, deux sœurs septuagénaires, passent des heures à exécuter des napperons et rideaux en crochet que leur nièce vend sur le marché artisanal. Roberto, de ses mains usées par des années à rouler les fameux cigares, tresse des chapeaux et corbeilles en vannerie. Rosita propose des manucures dans la rue. Raul, professeur de mathématiques, améliore le quotidien en proposant des excursions dans la vallée et le massif de l’Escambray à bord de sa Chevrolet rutilante.
Loin d’être une ville morte, une simple vitrine pour brochure touristique, le cœur de Trinidad continue plus que jamais à battre et à se raconter… sauf à l’heure sacro-sainte de la sieste. Alors, toute la cité se vide, les vélos et les ânes désertent les rues plombées de soleil et seuls quelques vacanciers imprudents s’aventurent dans cet Eden tropical.
LEPRISE Héléne |
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